Jean-Charles Gaudin – Interview

Journée de la BD et du livre jeunesse : rencontre avec un auteur

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À l’occasion de la prochaine Journée de la Bande-dessinée et du livre jeunesse organisée à Saint-Jean-de-Monts aux Sentiers du Marais, la libellule a rencontré Jean-Charles Gaudin, un des auteurs invités le 3 juin prochain. Au total, onze auteurs et dessinateurs [1] seront présents pour vous rencontrer ; l’occasion pour tous d’échanger avec eux et de faire dédicacer vos BD et livres préférés. En temps qu’acteur local, Super U Saint-Jean-de-Monts soutient régulièrement les événements et associations culturelles locales.
> Lire aussi le portrait de Jean-Charles Gaudin réalisé par La Libellule

La Libellule – J’ai lu que vous trouvez vos inspirations dans les univers de Lynch, Stephen King, De Palma ou encore Carpenter, Romero ou Argento… Quelles sont vos inspirations littéraires ?
Jean-Charles Gaudin –
J’aime beaucoup les œuvres fantastiques en général. Adolescent, je lisais beaucoup les classiques comme Gaston Leroux, Conan Doyle, Agatha Christie. Puis j’ai découvert Stephen King quand il était encore très peu connu… j’ai lu quasiment tous ses livres car j’aime son univers très contemporain et sa façon d’aborder le passage de l’enfance au monde adulte. Il y a aussi Le Dahlia noir de James Ellroy, qui est un roman absolument unique à mon sens.

L. L. – Qu’est-ce qui vous plaît tant dans le fantastique ?
J.-C. G. –
Je pense qu’il n’y a plus beaucoup d’histoires particulièrement originales mais qu’il reste la façon de les raconter. Une part de fantastique dans le contemporain permet d’avoir une approche différente et décalée sur les choses. Cela offre la possibilité d’approfondir des sujets de façon originale, en faisant part de différentes émotions : on peut amener à la fois du rire, des larmes, de la peur, de l’angoisse, du suspense… J’aime ce mélange. Ça ouvre la possibilité de dire des choses très vraies sur la société, comme savaient le faire Richard Matheson ou Edgar Allan Poe… Passer par des récits décalés ou borderline me semble plus universel comparé au regard systématiquement réaliste et parfois nombriliste des œuvres françaises. Le fantastique n’a pas besoin d’être très horrible, mais il permet de voyager un peu plus, d’aborder des sujets et des émotions de manière différente.
C’est vraiment de la culture mais je pense que l’intelligenctsia française porte un regard vraiment dur et méprisant envers ces genres que sont le fantastique ou la science-fiction.

L. L. – Ça rejoint le récent échange que j’ai eu avec Pacôme Thiellement à l’occasion de la sortie de son livre Cinema Hermetica, sur cette tendance à ne considérer comme nobles que les œuvres dites « purement intellectuelles » et pas celles issues de la culture populaire.
J.-C. G. –
Oui, on porte un regard très dur sur les films de genre et c’est souvent frustrant d’entendre des choses comme : « Ah ! Ce film a une très belle photographie… mais une trop belle photographie… » Pourquoi une trop belle photographie ? C’est ridicule ! On parle quand même d’un art visuel !
J’ai parfois été outré par des choses entendues dans des festivals, où on traînait dans la boue certains films alors qu’on en encensait d’autres mal écrits, mal réalisés, mal interprétés, juste parce qu’ils étaient de tel ou tel auteur. C’est révoltant ! On retrouve ce snobisme dans tous les arts et ça bouffe la culture un peu partout, surtout en France où tout est phagocyté par Paris.

L. L. – Est-ce que vous trouvez des inspirations dans le monde réel qui viennent s’inscrire dans les histoires fantastiques que vous écrivez ?
J.-C. G. –
Beaucoup de choses m’inspirent. Dans Les Arcanes de Midi-Minuit, certaines choses font référence à l’actualité de ces dernières années : un des tomes aborde le terrorisme, un autre la dictature, le prochain fera référence à des tensions avec différents pays… je mets des éléments comme cela sur le fond de l’intrigue. Et le prochain Marlysa se déroule dans un contexte électoral… J’amène toujours le monde réel dans les récits fantastique.
Le Feul, qui est une série heroic fantasy, a une conclusion qui nous concerne tous et qui fait vraiment partie des grandes préoccupations actuelles. Je trouve que c’est important d’amener des éléments fantastiques qui nous font réfléchir au monde dans lequel nous vivons. J’aime quand ces deux mondes viennent se titiller.
J’ai aussi d’autres projets plus ancrés dans le monde réel, mais ils sont plus difficiles à monter… peut-être parce qu’on ne m’attend pas trop là.

L. L. – Qu’est-ce qui vous a plu quand vous avez écrit la série Un Village français, qui s’inscrit dans une période très chargée de l’histoire ?
J.-C. G. –
Tous les genres m’intéressent et j’avais ici l’opportunité d’être dans un cadre historique. Quand mon éditeur me l’a proposé, j’ai accepté tout de suite car j’aimais beaucoup la série télévisée. Là, c’était plus compliqué car il fallait faire un bond de 25 ans en arrière pour les différents personnages, mais c’était aussi très intéressant de se pencher sur la guerre de 14-18 et d’essayer d’imaginer ce qui se passait à l’époque. Ce sont plein de petites histoires dans la grande histoire ! C’est intéressant d’être avec les personnages et d’observer les circonstances de la vie qui font que nous évoluons et que tout n’est pas blanc ou noir… il y a toujours un gris quelque part. Se focaliser sur les personnages est primordial dans tout ce que l’on aborde en général.

L. L. – Vous semblez privilégier l’écriture pour des formes narratives en image (BD, cinéma)… Avez-vous envie de vous essayer au roman ?
J.-C. G. –
Oui, j’ai très envie d’écrire un roman, j’ai des projets mais la difficulté est de trouver le temps pour le faire. Quand je quitte la BD je vais facilement vers le cinéma. Écrire pour l’image est une façon particulière de faire : quand on écrit pour l’image, on sait que la finalité est l’image. En bande-dessinée, seul le dialogue reste ; l’écriture de la séquence est uniquement à destination du dessinateur et ne fait pas partie des choses que nous lisons. On l’appelle scénario justement parce qu’on écrit pour l’image au bout du compte.
Écrire pour un roman, c’est écrire de A à Z sans images, il n’y a que les mots : le mot est le mot et chaque mot choisi reste.
J’ai encore plein de choses à apprendre… J’écris actuellement pour une bande-dessinée qui comporte beaucoup de récitatif et qui m’oblige à avoir un style un peu peu plus littéraire, c’est un bon exercice ! En tout cas, je suis très attiré par le roman, même si c’est encore trop tôt pour dire ce que ça donnera.

L. L. – Quelle forme avez-vous envie de privilégier pour l’écriture de romans ?
J.-C. G. –
J’ai trois projets avec toujours une part assez importante de fantastique, il faut que je choisisse le bon. Le premier se rapproche de l’univers de Stephen King, le second est plus proche de la littérature fantastique jeune public façon Narnia, le troisième est un projet que l’on pourrait qualifier de thriller historique. Je suis finalement toujours entre le thriller et le fantastique… Autant utiliser les ressorts avec lesquels on a l’habitude de travailler.

L. L. – Vous travaillez actuellement sur un projet cinématographique… pouvez-vous en parler ?
J.-C. G. –
Pour le moment c’est un projet en sommeil mais je pense le réactiver très bientôt. Pour avoir fait pas mal de court-métrages, je m’aperçois que même en les présentant dans des festivals, les producteurs ne bougent pas beaucoup… Je m’oriente donc vers une série web sur un format 10x10 : dix épisodes de 10 minutes qui vont créer un récit à rebondissements. C’est un format qui se développe de plus en plus sur les plate-formes professionnelles. Ensuite, en mettant tous les épisodes bout à bout, ça peut aussi faire un long-métrage et éventuellement être présenté autrement.
Je voudrais tourner ici, autour de Saint-Jean-de-Monts, avec des gens que je connais et des moyens professionnels mais légers. Le synopsis est fait, maintenant il faut se pencher sur le scénario et le financement, classique et pourquoi pas en crowdfunding aussi. Je ne sais pas encore si ça se fera, cela dépend tellement du financement, mais aussi de la disponibilité des gens, du chef opérateur, des techniciens… Il faut trouver le bon moment pour se lancer parce que c’est quand même beaucoup de temps de tournage et de choses à faire…

L. L. – Quels sont les ouvrages que vous avez réalisés qui vous ont plus particulièrement marqué, et pourquoi ?
J.-C. G. –
Il y a ceux qui m’ont permis de bien m’ancrer dans la BD comme Marlysa, j’ai donc une tendresse particulière pour cette série comme pour Les Arcanes du Midi-Minuit. Le Feul m’a permis d’être sélectionné à Angoulême… ce n’est pas tant pour Angoulême mais pour les retours intéressants que j’ai eu. Vigilante est aussi une série qui me tient à cœur. Ce sont des personnages qui ont eu des super-pouvoirs quand ils étaient adolescents et qu’on retrouve des années plus tard, vers l’âge de quarante ans. Ils doivent se réunir pour retrouver leurs super-pouvoirs afin d’arrêter quelqu’un qu’ils ont déjà combattu à l’époque. Cet homme est en train d’arriver au pouvoir et ils doivent l’arrêter avant qu’il ne soit trop tard. Ça parle un peu de l’Amérique en fait, sur fond de Stephen King avec ce passage de l’adolescence au monde adulte.
Angor aussi parle de la jeunesse, l’intégrale sort justement ce mois-ci avec les cinq volumes rassemblés.
Il y a encore L’Ombre du cinéphage qui aurait dû être adapté au cinéma il y a une dizaine d’années avec Quasar Pictures, mais le projet a été abandonné après que le producteur a eu des problèmes sur une autre production. C’est un thriller fantastique entre Stephen King et Alfred Hitchcock avec des ambiances à la Carpenter… toutes mes obsessions cinématographique sont concentrées dedans ! Vigilante et L’Ombre du cinéphage sont un peu des œuvres maudites car ce sont des séries qui ont moins bien marché, mais j’adorerais les porter à l’écran. Si je pouvais les défendre bec et ongles je suis persuadé que ça ferait des films très intéressants.
Il y a aussi L’Assassin royal, roman écrit par Robin Hobb, pour lequel j’ai écrit les 5 premiers tomes et dont les 5 suivants sont écrits par Jean-Luc Clerjeaud. C’est une série mythique dans le registre heroic fantasy, très proche de Game of Thrones.

L. L. – Vous travaillez actuellement à l’adaptation d’Il était une fois l’homme et Il était une fois la vie, séries animées de vulgarisation historique et scientifique… Que pouvez-vous nous dire sur cette commande ?
J.-C. G. –
Comme pour Un Village français, c’est mon éditeur qui m’a contacté et j’ai tout de suite accepté parce que j’aimais beaucoup ces séries. Je suis allé avec l’éditeur voir la production Procidis pour proposer l’idée, pour chaque volume, d’une adaptation fidèle augmentée d’une dizaine de planches sur le monde contemporain. Avec des héros qui sont les pendants des héros de notre monde contemporain, cela permet au jeune lectorat de faire la liaison entre aujourd’hui et le passé. On joue sur le temps, avec un Maestro moderne qui explique ce qui se passait autrefois à des jeunes d’aujourd’hui, en excursion sur un site préhistorique par exemple. Maestro fait le récit avec des interactions entre la vie d’autrefois et ce qu’ils vivent actuellement.
En fait, on retrouve tout le dessin animé, mais introduit et conclu d’une manière différente. Ça permet de dire la même chose que le dessin animé de façon plus moderne, avec des personnages plus actuels. Il y a plein de façons d’aborder ces choses-là et c’est ce qui m’intéresse particulièrement.

L. L. – Quels sont les autres projets en cours ou à venir dont vous pouvez nous parler ?
J.-C. G. –
Je travaille actuellement sur un volume qui s’appelle Androïd, à paraître la semaine prochaine. Il fait partie d’une série d’anticipation qui parle d’un androïde dans une famille et d’une histoire de meurtre. Il y a bien sûr les volumes à venir d’Il était une fois l’homme, un nouveau Marlysa et un nouvel Arcanes du Midi-Minuit… Également à venir, une adaptation des enquêtes de Rouletabille avec Le Mystère de la chambre jaune, suivi de près par Le Parfum de La Dame en noir. Et aussi un volume à paraître l’année prochaine, qu’on m’a demandé de faire pour Les Maîtres inquisiteurs, une série qui existe déjà chez Soleil et qui sera l’occasion d’une nouvelle collaboration.

Entretien réalisé par La Libellule pour les Sentiers du Marais en mai 2017

[1Dans l’ordre alphabétique : Bruno Bertin, Jean-Luc Clerjeaud, Didier Crisse, Jean-Charles Gaudin, Fanny Lesaint, Yannick Messager, Guillaume Néel, Serge Perrotin, Polpino, Gaël Séjourné et Chikara Yamano seront présents au salon de la BD et du livre jeunesse le 3 juin 2017 aux Sentiers du Marais à Saint-Jean-de-Monts.
Plus d’info :
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